Paysages Dégommés – Julie Crenn

PAYSAGES DÉGOMMÉS

Par Julie Crenn

En 1953, Robert Rauschenberg gomme entièrement un dessin de Willem de Kooning. Avec l’accord de ce dernier, Rauschenberg efface les traits d’une oeuvre à jamais métamorphosée. Une fois gommé, le dessin figuratif se fait totalement abstrait. Erased De Kooning Drawing atteste non seulement d’une appropriation, d’une transformation, mais aussi d’une remise en question du statut de l’auteur. Le geste inédit marque l’histoire de l’art contemporain. Caviarder, recouvrir, raturer, gommer une image et/ou un texte sont des gestes censeurs. Ces actions ne sont pas innocentes, elles informent d’une volonté, d’un engagement, d’une transgression, d’une prise de position. Elles manifestent une émotion, une réaction spontanée, agressive. Le plus souvent, la colère, l’indignation, l’incompréhension ou le désarroi sont les moteurs de ces gestes radicaux. Caviarder, recouvrir, raturer, gommer participent à réduire au silence une parole, à altérer une image, à diminuer un discours. Les gestes impliquent par ailleurs un contre-mouvement à ce silence et à cette altération puisqu’ils sont aussi nourris d’une nécessité de résistance. Caviarder, recouvrir, raturer, gommer une image et/ ou un texte c’est aussi mettre en lumière ce que l’image et/ ou le texte ne nous disent pas, ce qu’ils nous cachent, ce qu’ils évitent soigneusement.

En découvrant les Paysages Dégommés de Diego Movilla, la question de la résistance s’impose avec évidence. Les dessins, réalisés à la poudre de fusain sur papier, ouvrent une lecture plurielle où l’image, la représentation, le pouvoir, l’autorité sont rudement remis en cause. Au départ, l’artiste s’approprie l’oeuvre d’un.e autre. Il dessine en noir et blanc à partir d’oeuvres existantes où sont représentés des portraits et des paysages classiques. L’artiste vient gommer le premier plan du dessin. Maurice Fréchuret écrit : « Il est vrai que dans le domaine des arts identifiés comme visuels, l’acte d’effacer évoque le plus souvent l’erreur, l’échec ou le sacrilège. Ce geste, foncièrement négatif et par définition contre-productif, peut a contrario être appréhendé comme processus créatif exemplaire et faire l’objet d’une réévaluation complète. »1 Les gommages fonctionnent de manières plurielles, ils engendrent plusieurs lectures du geste. Diego Movilla gomme la surface des dessins non pas pour les effacer, mais pour en approfondir la composition et le sens. La gomme, au même titre que le fusain, apparaît comme un outil à part entière. La scène réaliste (au fusain) cohabite avec une composition abstraite ou bien des motifs tracés à la gomme. Le passage de la gomme sur le fusain ajoute une couche de sens. S’il ne cite pas les auteur.e.s, Diego Movilla nous informe des titres des oeuvres reproduites : Le Jugement de Paris, Figures buvant à la fontaine, Narcisse, Le peintre et son modèle dans un paysage. Les titres font écho aux mythologies antiques, à l’académisme et au classicisme qui structurent l’art européen, et plus largement occidental. Un art qui s’est, au fil des siècles, organisé, conditionné, formaté selon des schémas, des classements, un ordre, une hiérarchie artistique. Les oeuvres empruntées sont au départ des portraits, plus spécifiquement des portraits de figures de pouvoir (rois, reines, généraux, papes, dieux, déesses). Diego Movilla gomme les sujets, le plus souvent situés au premier plan et au centre de la composition. En ôtant la représentation humaine, la figure qui incarne un pouvoir politique, l’artiste donne à voir ce qu’il reste, un paysage dont la présence anecdotique démontre qu’il était jusque-là envisagé comme le simple décor d’une mise en scène. Les majestés sont défigurées et déchues. Dans cette hiérarchie historique des arts et des genres artistiques, il est intéressant d’observer que Diego Movilla choisit de mettre en avant les paysages. Si l’on se réfère au classement établi au XVIIème siècle, le paysage (avec la nature morte), sous la peinture d’histoire, le portrait et la scène de genre, appartient au bas de la pyramide. André Félibien (architecte et historiographe) proclamait : « Celui qui fait parfaitement des paysages est au-dessus d’un autre qui ne fait que des fruits, des fleurs ou des coquilles. Celui qui peint des animaux vivants est plus estimable que ceux qui ne représentent que des choses mortes et sans mouvement ; et comme la figure de l’homme est le plus parfait ouvrage de Dieu sur la Terre, il est certain aussi que celui qui se rend l’imitateur de Dieu en peignant des figures humaines, est beaucoup plus excellent que tous les autres… »2 Le paysage en tant que tel, comme le dessin, n’est en aucun cas considéré comme un genre noble. La représentation humaine fait loi.

Les Paysages Dégommés s’inscrivent dans la continuité de séries précédentes telles que les Portraits Dégommés (2013) ou encore Velazquez Borrado (2017), à travers lesquelles l’artiste attaque littéralement et symboliquement les représentations du pouvoir dans différents domaines. Il gomme ainsi les portraits de la famille royale espagnole du XVIIème siècle, de Benoit XVI, du prince Charles et de Lady Diana, de Picasso, Margaret Thatcher ou encore Barack Obama. L’artiste circule entre les époques et les contextes culturels pour mettre en lumière une continuité dans la mise en scène glorificatrice des hommes et des femmes ayant une influence politique, esthétique, morale, économique. La gomme en tant qu’outil – dans un usage plastique – engage l’affirmation d’un langage politique. En effet, gommer, au sens propre comme au sens figuré, est une arme utilisée par un système dominant prenant les visages du patriarcat, des religions, du colonialisme ou encore du libéralisme. Il s’agit de gommer par la voie de l’indifférence les différences et les dissidences. Alors, quand Diego Movilla reproduit au fusain un sujet classique de l’art européen et qu’il décide ensuite de le dégommer, il produit un discours critique vis-à-vis des éternelles hiérarchies, soumissions et oppressions. Son refus  de l’autorité de l’art rejoint « le refus de l’autorité des images, de la figure du génie ou de la notion de chef-d’oeuvre. »³ Le dégommage constitue un moyen d’échapper au contrôle des images et aux injonctions normatives. À son tour, l’artiste altère et efface partiellement les dessins pour souligner un carcan qui peine à exploser. Le gommage peut en ce sens être compris comme un geste radical, générant autant l’effacement que le dessin, et s’inscrivant dans une pensée critique et féministe. Par ses choix plastiques de l’artiste explore la dimension autoritaire de l’histoire de l’art occidentale : sexiste, raciste, classiste. Une histoire elle-même basée sur l’effacement intentionnel de celles et ceux assigné.e.s aux marges.

Les Paysages Dégommés soulèvent une réflexion critique et un engagement politique vis-à-vis des mécanismes de pouvoir, de sa théâtralité et de sa réception. Diego Movilla reprend au fusain les portraits de peintres mâles, de bourgeois, de reines, de miliaires, de princesses, de rois et d’hommes religieux dont il gomme avec fureur les visages et les corps. Privées de leur sujet central, les compositions font peau neuve. Les paysages en arrière-plan cohabitent avec les fantômes de personnalités magnifiées, idéalisées, glorifiées, qui ont tout simplement été effacées du champ visuel. Le gommage fabrique un espace instable où la représentation est défaite. Les figures imposées disparaissent au sein de ce trouble qui apparaît comme l’espace d’un renouveau possible. Le gommage des portraits souligne peut-être une volonté d’en finir avec l’anthropocentrisme hégémonique et dominant. Alors, il reste les paysages, une nature libérée, des espaces déshumanisés et sans frontières où finalement tout est à repenser et à reconstruire. Fabrizio Terranova, paraphrasant Donna Haraway, écrit : « Il nous faut inventer de nouveaux récits ». Des récits trouble-fêtes « qui dérangent l’ordre des choses et les hiérarchies de la parole ». Des récits créateurs, « portés par de nouveaux corps, de nouveaux narrateurs humains et non-humains, de nouveaux possibles surtout, qui fabriquent un avenir conscient (…) fait d’alliances, de soins et de secrets. »4

_________________________________________________________________________________________

1. FRERUCHET, Maurice. Effacer-Paradoxe d’un geste artistique. Dijon, Les Presses du Réel, 2016, p.29

2. FELIBIEN, André. Conférence de l’Académie Royale de Peinture et de Sculpture, Paris (1669), p.144

3. Les citations de l’artiste sont extraites d’échanges de messages électroniques datés des mois d’août et septembre 2018.

4. ZWER, Etaïnn, « La survie du monde est possible », Usbek&Rica, 20 décembre 2016